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NOËL PIÉGÉ

La vieille quincaillière n’en revenait pas. À une semaine de sa retraite, en cette veille de Noël, et néanmoins jour de grand marché, elle était en passe de liquider une partie de son stock d’invendus.
Elle n’y croyait guère pourtant, mais, conscience professionnelle oblige, elle avait disposé sa camelote sur une couverture kaki bouffée aux mites devant l’entrée de son magasin qui, comme elle, s’était tout doucement décrépite depuis le début des années cinquante.
Et miracle, quelqu’un se portait subitement acquéreur de ce minable assemblage de ferrailles plus ou moins rouillées.
Un antiquaire ? Non !
Un collectionneur ? Encore moins !
Pas même un de ces extraterrestres de la ville, de ceux qui retapent les vieilles fermes alentour. Ils chinent tous les week-ends afin de dénicher des objets couleur locale. Ils les mettront en valeur entre la charrue transformée en jardinière et la piscine qu’ils viennent de faire construire par l’artisan du coin qui en rigole encore.
Rien de tout cela. Celui qui convoitait le capharnaüm de Mémé n’était autre qu’un gamin de huit ans à peine.
Un petit gros légèrement mollasson avec de grands yeux étonnés. Gentil et bien poli. Il ne ressemblait en rien aux autres gosses vifs, bruyants, et un peu voleurs, que la vieille redoutait plus que tout.
D’entrée, il avait demandé d’une voix un peu émue combien coûtait tout le lot exposé dehors.
Sans même essayer de marchander, il avait tiré un gros billet vert de sa chaussette et il était parti radieux en remerciant la bonne femme comme s’il venait d’opérer la transaction du siècle.
Qu’est-ce que ça l’espantait ! En plus de trente ans de commerce, elle n’avait jamais pu fourguer un seul de ses divers pièges à loup, à renard, à taupe, à belette et autres prédateurs, et voici que cet étrange môme lui achetait tout le stock. Il se passe de drôles de choses dans notre pays…

*
* *

Le brouillard et la nuit tombante s’alliaient pour escamoter la cathédrale. Les lampions clignotaient faiblement. Le père Noël et son char tiré par des rennes sculptés dans le saindoux par le joyeux charcutier de la place perdait peu à peu de sa lumière au fur et à mesure que les dernières vitrines s’éteignaient.
La sciatique de la vieille marchande se réveillait avec l’humidité. Elle grimaçait en tirant son rideau de fer aussi rouillé qu’elle. La sirène d’une ambulance retentit dans le lointain ouaté.
« Encore un accident, et pour Noël, quelle misère !
– Tu l’as dit, répondis-je, c’est un pauvre gosse qui est tombé du toit de sa maison, il installait des pièges pour choper le Père Noël. Il voulait tellement trouver un papa, et aussi un homme pour sa maman, qu’il a essayé d’en capturer un, le meilleur, si possible… Il a loupé le vieux bonhomme, mais si j’en crois les commérages de mes amis les chats de gouttière qui savent lire l’avenir, et aussi les drôles de regards qu’échangent sa mère et l’interne de garde, il a toutes les chances d’être exaucé à son réveil… »

Jacques BOUTINET
(Trois contes de Noël en demi-teinte)
©Editions du Greffier 2003